Ezza: sous le signe de l'audace
par Yves Lopez,
directeur du Lycée franco-Libanais de Tripoli




J'ai rencontré Ezza Malak au Centre Culturel Français de Tripoli au moment de la signature de son roman " La Mallette ". Elle savait que j'étais le Proviseur de ses petits enfants, de ce lycée de Tripoli dont il sera ultérieurement question dans "Les Portes de la Nuit "; je savais qu'elle était professeur à l'Université Libanaise et qu'elle écrivait. C'était peu ; mais " La Mallette ", roman dont on m'avait confié dans un secret, non sans malice et espérant peut-être ma réprobation, qu'il était sulfureusement autobiographique, allait m'en dire davantage sur Ezza aux yeux clairs.

Derrière la table où elle signait, on ne pouvait la deviner de petite taille mais ce qui ne pouvait échapper, c'était la sympathie naturelle qui flottait dans ses yeux. Il y restait, certainement, cette tonalité si particulière, signe d'un esprit espiègle hérité de l'enfance mais dont les imbéciles trop sérieux sont incapables de préserver la moindre trace. J'aime, avec Georges Bataille, considérer que seuls les sots finissent, tôt ou tard, par se prendre pour des adultes. Les coeurs généreux et finalement intelligents savent se garder enfants et cela se voit au premier croisement de regards. Je ne suis jamais tenté de poursuivre avec les premiers qui m'ennuient et m'irritent jusqu'à l'agacement. Laissons-les à leurs illusions bedonnantes et passons notre chemin. Ezza était, à l'évidence, de la famille des enfants grandis. Aussi, lorsqu'elle m'a fait promettre de lire " La Mallette " et de lui raconter mes impressions, j'ai eu envie de tenir promesse, sans considération des devoirs de courtoisie qui s'imposent à un Proviseur qui doit représenter la France, etc., etc., etc...

Mais, devoir de sympathie pour devoir de sympathie, elle devait accepter de se prêter, avec le Lycée, à un récital poétique autour de ses textes. C'était fait. Restait à trouver une date, un lieu et surtout un titre. De nos conversations ultérieures, de mes lectures de ses poèmes, de " La Mallette ", est venu " Le Même et l'Autre ".

Cela lui allait comme un gant. J'y voyais le raccourci de l'audace et de la tension qui rend compte de l'itinéraire personnel et littéraire d'Ezza, au demeurant parfaitement indissociables l'un de l'autre. Le même: Ezza, et l'autre: l'œuvre. Le même s'arc-boutant dans un désir de vivre au delà des convenances asphyxiantes et confiant aux mots et aux textes le soin de dire cette vitalité. L'autre s'alimentant aux péripéties de cette vie, se fortifiant au flot de cette volonté de poursuivre au delà de la privation essentielle d'un être cher. À la brûlure du malheur du départ d'un être cher, il se trouve, ici ou là, nichés au creux de conservatismes archaïques s'excusant trop facilement derrière des morales de pure forme, des esprits chagrins qui voudraient vous immoler au prétexte de la fidélité. Comme si la fidélité était affaire de convenance sociale, comme si la fidélité n'était pas davantage ce sentiment d'amour persistant qui, au terme d'une belle journée de visible gaieté, vous conduit aux larmes dans le silence d'une nuit ou l'absence de l'Autre, loin des regards des censeurs, se fait douloureusement pesante.

Le Même, l'Autre, la tension, la fusion.

Ce récital poétique, décidé ensemble, donnait à voir la triple audace d'Ezza.

Ezza la survivante, d'abord. Ezza, la rebelle. Ezza qui se lève et s'en va ; vers les livres, l'écriture, les amphithéâtres. Ezza qui revient, forte et diplômée, écrivain et professeur, déterminée à une vie personnelle et libre. Sans provocation, sans outrance, avec au cœur l'amour vrai de son pays et de ses gens mais un amour sans complaisance. C'est parce que je vous aime très vivement que je suis revenue mais je ne serai pas complaisante et, au cœur de ma ville, de ses quartiers, de ses ruelles, je dirai ma vision de l'amour et de la vie. Plaise ou déplaise, sans parti pris, je dirai l'esclavage moderne et feutré dont souffre les filles de nos villages, " les dernières des croisées ". Je dirai qu'une femme peut être libre d'une rencontre, sans feinte ni hypocrisie. Fantaisie de l'écriture, errance de l'esprit et de l'imaginaire dans un va-et-vient permanent avec la vie et ses épreuves. Mallette ambiguë sur fond de guerre cruelle.

Ezza, tranquille modèle d'une audace qui devrait encourager bien des femmes malheureuses. Là dedans, il y a décidément du Louise Michel ajoutée à du George Sand, pour différentes que soient ces deux grandes dames.

Car, Ezza, c'est l'appétit de vivre mais en écrivant. Quelle boulimie d'écriture, quel débordement. Jamais un café que nous partagions sans évoquer le manuscrit en cours ou celui qui attend le bon vouloir d'un éditeur. Tension encore, tension permanente entre l'individu qui enfante l'œuvre et cette œuvre qui s'en détache enfin - l'autre mais toujours soi-même - au point de ne pouvoir jamais s'acquitter d'une maternité protectrice. Les œuvres sont comme les enfants ; une histoire qui jamais ne finit, l'objet de tous les efforts. On les fait et on les nourrit et cela peut aller jusqu'à l'édition à compte d'auteur.

Mais l'audace de l'écriture se dédouble encore pour devenir audace poétique. Romans certes, à la lecture toujours possible comme une activité de fin de journée, après Internet, après un repas parfaitement ennuyeux mais socialement nécessaire au restaurant le plus visible de la ville, après force conversations toutes plus mondaines et vides les unes que les autres. Mais poésie? Vous n'y pensez pas. Cela n'est plus de mode ; nous n'avons plus de temps pour ces jeux d'un autre âge. Passez Madame ou distrayez-nous.

Rabitah Sakafieh, pourtant, était très rempli ce soir-là. Oh, certes, il y avait là ceux qui ont plus d'affection pour Ezza qu'ils n'ont de passion poétique ; il y avait encore ceux qui, sagement, consciencieusement, accomplissaient leur devoir de présence. Tout de même, une initiative du Lycée Franco-Libanais mérite plus de considération sociale que s'il s'agissait d'une populaire école de quartier.

Il n'empêche. Nous avons entendu et fait écouter des poèmes. Et Ezza, toujours audacieuse, sur fond de saxophone et de voix juvénile, nous a dit ses tendresses, ses amours, ses espoirs et ses douleurs. Elle nous a dit son peuple et son désir de paix et de liberté.

Dévoilement, quête, rencontre. Troisième audace qui veut que l'on aille publiquement, noir sur blanc ou mots égrenés, à la recherche de soi-même par la confrontation à l'autre. Cet autre qui est soi, ce soi qui est autre. Dédoublement, altérité réelle et charnelle, fusion amoureuse et spirituelle. Exercice oh combien difficile dont on ne sait jamais trop à l'avance les risques et les résultats. Exercice salutaire et nécessaire à la fois.

Messieurs sérieux qui vous rasez avec gravité chaque matin , femmes belles qui fardez vos charmes avec application ; rappelez-vous que les miroirs sont duplices. Il est temps, il est urgent, il sera toujours d'actualité d'aller se mirer à l'eau claire ou changeante d'un poème. Le Même et l'Autre. Hommes, Femmes, chargés des bonheurs et des malheurs de notre humanité.

Merci Ezza pour l'occasion de cette poétique confrontation. Merci pour tes tranquilles et souriantes audaces. Nous te souhaitons bonne route.



Yves Lopez,         
Mai 1999