LE SANATORIUM AU CROQUE-MORT

 

Bruno Schulz. Collection « L’imaginaire », Gallimard. Mai 2001.

 

 

Un kaléidoscope impressionnant de l’étrange :voilà ce à quoi nous invite la découverte, pages après pages, d’un cycle de récits publié récemment dans la collection « L’imaginaire » des Editions Gallimard : « le sanatorium au croque-mort ». Rédigés par Bruno Schulz en1937, quatre années avant qu’il ne soit abattu dans un ghetto polonais, ces récits ne manquent pas de susciter le regard interrogateur de l’analyste. Ce dernier constate, à travers un livre conçu comme un enchevêtrement touffu d’histoires fantastiques, de scènes oniriques et de délires hallucinatoires, un foisonnement compulsif des souvenirs fantasmatiques de l’enfance, un rappel aussi lancinant que douloureux de la figure emblématique du père, des situations limites où les personnages paraissent subir des crises de « dépersonnalisation »…

 

Happé par un vocabulaire d’une puissante et authentique richesse suggestive, le lecteur se trouve emporté au cœur d’un monde, susceptible d’être celui des représentations de son inconscient, univers que le philosophe Jean-Marie Vaysse associe avec élégance, dans un article récent sur l’hypothèse de l’inconscient à la formule hégélienne « Die Nacht der Welt », « nuit du monde que l’on voit lorsque l’on regarde un homme au fond des yeux » (in Sciences et Avenir N°127),

 

Les récits du « Sanatorium au croque-mort » débutent avec une magnifique introduction sur « le livre » pris comme possible objet transitionnel avant que l’apparition de la mère ne vienne bouleverser, comme un « Grand Autre inversé », le lien initial. Les intarissables émotions de l’enfant devant ce livre nous rappellent immanquablement les réflexions de Paul –Laurent Assoun sur la « glane fantasmatique du lesen…rapport étrange d’endormissement et d’éveil… »  « lire » que Freud, selon Assoun, associe à la « détente, au soulagement avec les modalités érotisées de celui-ci » (in « Introduction à la métapsychologie freudienne », PUF, Quadrige, 1993). Bruno Schulz tout au long de ce cheminement rendu comme une autobiographie masquée par les rejetons de l’inconscient, nous livre du monde de son époque une vision à la fois tragique et grotesque, marquée par une tendance à la dérision qui signe manifestement le dépassement, l’abandon même annoncé de cette vie par l’auteur…

 

Le récit « le printemps » nous livre parmi les plus belles scènes de ces histoires : la visite d’un musée de figures de cire, lieu pourtant improbable d’une confrontation intellectuelle que l’auteur réussit pourtant à susciter. La scène finale, à forte connotation sacrificielle, mêle références platoniciennes et christiques, et voit le héros délivrer cette armée de mannequins de leurs entraves et leur rendre la liberté sur un fond allégorique de drame amoureux et d’épopée romanesque qui balance subtilement entre gravité et tragi-comique.

 

Le récit qui donne son titre à l’ensemble de l’ouvrage nous invite plutôt à partager dans une atmosphère inspirée de Kafka et de Poe, un duo fantasmatique entre le père et le fils où se conjuguent ambivalence des sentiments, désirs hallucinatoires et souvenirs morbides. La relation père-fils prend dans cette histoire une dimension particulière puisqu’elle convoque une forme de déni du deuil paternel, dont la figure humaine est maintenue dans une vie artificielle et illusoire : « la mort qui a atteint votre père là-bas n’est pas encore arrivée ici » selon le directeur du sanatorium qui précise avoir fait « reculer le temps ». Désir inavoué du fils pour un père qu’il a cru haïr, impossibilité d’un travail achevé et complet de deuil à laquelle nous confronte souvent la clinique analytique, préparation du fils qui éprouve, à travers une mort aussi prochaine que probable dans le contexte historique, le besoin de s’assurer le lien ancestral et masculin, telles sont les tentatives d’éclairage de cet émouvant chapitre, où le lecteur aura la vaste capacité de réaliser ses propres identifications./.

 

 

 

 

« QUE TRANSMETTRE A NOS ENFANTS ? »

 

Marc Ferro et Philippe Jeammet, collection dirigée par Danielle Guilbert, Seuil, Paris, Octobre 2000.

 

 

« Que transmettre à nos enfants ? », question directe, révélatrice aussi de toutes les incertitudes des parents envers leurs enfants. Au carrefour de l’histoire et de la psychanalyse, Marc Ferro, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et le psychanalyste Philippe Jeammet, spécialiste en psychiatrie de l’adolescent ont engagé sur ce thème un dialogue ouvert, nourri de leurs expériences et réflexions personnelles, et dont le contenu a été publié par les Editions du Seuil, dans une collection que dirige Danièle Guilbert.

 

Signe des temps, passage du millénaire oblige, les deux auteurs s’interrogent à haute voix sur les valeurs à transmettre, leur contenu, leur adéquation au monde de demain alors que celui-ci peine à se définir, paraît encore se chercher…

 

 

Premier constat dressé dans son introduction par Danielle Guilbert : « Nous sommes sommés en permanence de proposer du neuf » prolongement d’une idée chère au philosophe Jean Guitton sur « le temps qui s’accélère », qui affole nos boussoles humaines, nous rendant plus que jamais hésitants sur les chemins à suivre.

 

Philippe Jeammet prend pour exemple les progrès de la génétique, tellement fulgurants qu’ils risquent de mettre en question les « deux grands organisateurs de la vie psychique : le mystère de la différence des sexes et celui de la différence des générations ». Sans renier ces découvertes scientifiques, puisqu’on « n’interdit pas l’avenir » , le psychanalyste ne peut pas manquer de craindre cette illusion, ce « fantasme d’éternité » à même d’être suscité et entretenu.

 

Très directement les deux auteurs posent le problème : la biologie et la génétique pourraient-elles demain transformer, bouleverser même, ce concept qui veut que « chacun soit porté par une histoire qui précède largement sa naissance », question déjà soulevée par Freud à propos de l’éducation sur les rapports entretenus entre le développement de l’humanité et celui de l’individu. Selon le père de la psychanalyse en effet, « l’histoire de l’individu reproduit celle de l’humanité » et les « forces qui ont présidé à l’évolution de l’humanité sont celles qui se trouvent encore à l’origine du développement de l’individu » , (in « Freud antipédagogue », étude consacrée à cette question par la psychanalyste Catherine Millot, Champs Flammarion, Paris 1997). La science, et surtout l’usage qu’en feront les hommes, pourrait altérer ce processus de transmission. La génétique sera-t-elle à même de remplacer, de compenser dans la transmission inconsciente ce « bain psychique qui saisit l’enfant dès la naissance » ?

 

Parfois en désaccord, Marc Ferro et Philippe Jeammet paraissent toutefois s’entendre sur les conséquences de cette remise en cause de l’histoire comme sur celles du fonctionnement psychique qui s’y trouve en partie liée : la négation du sens, la perte de l’héritage, la vacuité des liens de l’enfance et des émotions qui la construisent représentent, dans une vision non dénuée d’un certain conservatisme, les dangers qui guettent l’humanité future.

 

Soucieux de proposer, tant bien que mal, des solutions aux maux qui guettent nos descendants, l’historien et l’analyste s’en tiennent, par défaut peut-être, aux méthodes qui ont fait leur preuve. Les deux auteurs joignent finalement leur voix pour affirmer la validité de la parole et de l’échange, Pour Marc Ferro, l’historien « se sert de ce qu’il sait du passé pour en parler au présent », son travail visant à « libérer la mémoire », Le psychanalyste tient quant à lui l’histoire pour « la recomposition d’une réalité transformée par ce que nous vivons ». /.

 

 

 

 

EVITEZ LE DIVAN

Petit guide à l’usage de ceux qui tiennent à leurs symptômes

 

Philippe Grimbert

Hachette Littérature, 2000

 

 

Après Psychanalyse de la Chanson (Belles Lettres, 1996) et Pas de fumée sans feu (A.Colin, 1999), le psychanalyste Philippe Grimbert inaugure le millénaire nouveau avec un procédé littéraire ancien : affirmer, avec la plume de l’humour et le masque de l’ironie, le contraire de ce qu’il croit, pour mieux s’en convaincre et en persuader le lecteur. Avec « Evitez le Divan », l’auteur prend la tendance analytique générale à rebrousse-poil : Il ne s’agit pas uniquement de souffrir, encore faut-il tout faire pour éviter de guérir !. Le livre, conçu comme un petit guide à l’usage domestique du particulier, énumère tous les symptômes de l’être humain dans sa vie moderne, des formes dépressives aux manifestations phobiques et obsessionnelles. Ce faisant, il fournit de malicieux conseils d’une nature masochiste à même de les aggraver sur le parti pris –apparent- que la levée de ces symptômes par la décision d’entreprendre une cure analytique ne figure pas à l’ordre du jour.

 

La lecture du livre de Philippe Grimbert présente l’intérêt d’une double pédagogie : la première consiste à bien insister sur le fait que les multiples « maux », les nombreux et courants « ratages », que chacun d’entre nous est susceptible de rencontrer tant dans sa vie professionnelle que privée, ne possèdent pas le caractère de fatalité dont notre manque de volonté de nous en débarrasser, leur fait ainsi trop souvent crédit. De surcroît, et sur un plan analytique stricto sensu, l’auteur nous rappelle l’extraordinaire ambiguïté du rapport psychique à la souffrance :l’être humain, se plaint, vitupère, maugrée sur sa douleur mais il y tient plus que tout. Pourquoi ? parce que celle-ci le renvoie non seulement à une forme d’existence mais aussi à une manifestation plus diffuse de jouissance qui y est irrémédiablement associée. D’où la nécessité ultime, à travers l’élucidation psychanalytique, de « dégager le sens de ses symptômes » seul moyen in fine, selon l’auteur, de rapprocher son destin de celui d’un d’homme libre./.

 

 

 

 

 

LE DEPRIME ET L’AMOUR

Cent psychiatres

 

L’Esprit du temps, Collection les Imaginaires, Paris 2000

 

 

Sélectionné parmi une centaine de textes écrits par des psychiatres sur le thème « le déprimé et l’amour », les Editions l’Esprit du temps nous proposent dans la collection « les Imaginaires » un magnifique recueil de 21 nouvelles primées lors des rencontres littéraires organisées par Ardix Médical.

 

Dans sa préface, Louis Gardel, nous livrant au passage l’idée sous-jacente de cette collection –« la littérature, un recyclage du gâchis »- , nous en donne également son explication psychologique :la souffrance constitue un fantastique matériel qui, s’il appartient ou provient d’un être doué du talent d’écrivain, va être utilisé simultanément à des fins cathartique et narcissique.

 

L’éditeur, de par sa longue expérience professionnelle, nous avoue en outre, anecdote non négligeable, que la bonne moitié des 5000 manuscrits reçus chaque année, émane de personnes susceptibles d’être tenues pour « déprimées ».

 

Et si les auteurs de ces nouvelles sur les phénomènes dépressifs représentent ceux-là mêmes qui sont censés les soigner, nul besoin d’être spécialiste pour décrypter, voire simplement sentir les souffrances, les douleurs et les fantasmes de ceux qui les expriment dans ces courts récits.

 

La nouvelle qui a donné le titre à l’ensemble paraît la plus imprégnée de dimension psychanalytique. L’histoire de cette femme inlassablement insatisfaite de l’amour d’elle-même et de celui des autres et qui, par une succession d’expériences « latérales », finit, non sans difficulté, par comprendre la signification de son « mal-être », n’est pas sans rappeler -en théorie-  la démarche de l’altérité, nécessaire à sa propre connaissance identitaire. Le coup d’œil à Sigmund Freud dans la nouvelle « Emma B. » ou à Lacan dans « En lacets-moi » donne une idée de la tonalité d’éclectisme intellectuel du recueil./.

 

 

 

 

 

 

JE T’AIME, LA VIE

 

Catherine Bensaid

 

Collections réponses, Robert Laffont, Paris 2000.

 

La vie et l’amour demeurent les thèmes privilégiés de Catherine Bensaid. Troisième essai du genre après « Aime-toi, la vie t’aimera » en 1992 et « Histoires d’amour, histoire d’aimer » en 1996, « Je t’aime la vie » nous séduit à plus d’un titre :

Par sa simplicité en premier lieu. Psychiatre mais spécialisée en acupuncture –peut-être par opposition à son père médecin-psychanalyste comme elle- Catherine Bensaid ne nous laisse pourtant pas de nous toucher par cette infinie douceur qui émane de ses réflexions, subtiles émotions issues d’une intelligence du cœur, par surcroît celui d’une femme…

Aux dépens d’une démarche didactique plus intellectualisée, voire plus technique, l’auteur nous invite à partager de manière impressionniste, ses questionnements intérieurs articulés autour d’une vie construite sur des moments aussi intenses que simples. La déchéance physique et la mort de ses parents, son travail jamais véritablement achevé de deuil, la prise en main de sa destinée, les processus de sa renaissance représentent autant de portes sur une vie personnelle que l’auteur nous invite à franchir avec une accessibilité déconcertante de sensibilité.

Par son ouverture spirituelle ensuite. Par culture traditionnelle certainement, par éducation intellectuelle probablement, Catherine Bensaid nourrit sa pensée d’innombrables références spirituelles toutes destinées cependant à se rassembler et à consacrer la dimension humaniste dont elle revendique l’indéniable appartenance et qu’elle cherche à nous faire partager au cours de son récit.

Par son apport thérapeutique enfin. Loin d’être négligeable même si, encore une fois, son livre ne recherche pas le systématique pédagogique, « Je t’aime, la vie » peut nous surprendre par la justesse de ses lumières psychanalytiques, jetées sur telle ou telle ombre de parcours personnels. Des mots justes, trop simples peut-être habitués que nous sommes aux considérations qui se veulent savantes car incompréhensibles. Armée de son expérience professionnelle, imitant l’adage iranien qui veut que « plus l’arbre a de fruit, plus les branches tendent vers le sol »Catherine Bensaid peut parler comme elle sent, nous livrant une expérience authentique sous la forme d’un héritage dont elle ne cesse elle-même de mesurer quotidiennement la charge historique./.

 

 

 

 

 

LE ROI DORT

 

Philippe Le Guillou

 

Gallimard, 2000

 

« Fable initiatique et royale », m’assure Philippe Le Guillou dans la dédicace d’un exemplaire qu’il a eu la gentillesse de me faire parvenir. Soit. Peut-être plus royale qu’initiatique si nous nous se risquons à comparer – tant les ouvrages paraissent distincts de corps et d’âme – avec son triptyque , « Les livres des guerriers d’or », « Les sept noms du peintre » et « Douze années dans l’enfance du monde » dont le second lui valut le prix Médicis en 1997.

 

L’histoire de son dernier roman pourrait nous déconcerter par ses « entrées multiples » comme si l’auteur avait tenté une chirurgie désespérément réconciliatrice entre ses tendances contradictoires: imaginez en effet une République française finissante, ravagée par la déliquescence politique et dont le président organise la succession en rétablissant la monarchie à la faveur d’un jeune homme de lignée royale, à peine sorti de ses études militaires. Imaginez encore un mélange savamment dosé de Tradition primordiale, d’épopée chevaleresque, de modernité politique et de roman policier sur fond de complot crypto-islamiste, tous ces éléments nourrissant de surcroît, un travail psychique latent, une lente prise de conscience du personnage central qui conduira au dénouement, et vous approcherez peut-être certaines des clefs de la nébuleuse du Mystère Le Guillou.

 

Car il y a bien un mystère Le Guillou : le sentiment d’insatisfaction mêlé de contentement une fois atteint le point final du livre nous le révèle avec autant d’embarras que de plaisir. La gêne éprouvée par certains manques de réalisme – le passage peu crédible de la république à la monarchie, les longues échappées mystiques et renouvelées du souverain, les illusions manifestes qu’il entretient sur sa personnalité réelle - nous retient parfois d’être happée par cette alchimie cosmique du roman, et nous empêche de rejoindre l’auteur lorsqu’il nous délaisse pour d’authentiques « anabases »  augustiniennes.

 

 

Mais le fascinant pouvoir fusionnel de l’auteur avec les espaces où il se tient, à travers la description charnelle, véritable magie anthropomorphique des palais de la république, des lieux de culte et de leurs reliques, paysages ou œuvres d’art, ne laisse pas de nous émouvoir au plus profond de nous-mêmes. Là réside probablement le génie de Philippe Le Guillou, initié qui semble voir dans une pierre ce que nous ne pourrions pas apercevoir dans un miroir.

 

 

Le personnage de Jean III, et en particulier ses traits de caractères exprimés par l’auteur avec une netteté et un réalisme des plus vivants, nous invitent à la réflexion analytique sans tomber toutefois dans la spéculation psychologisante : ses échappées systématiques comme d’incessantes fuites devant la réalité douloureuse de sa propre existence et à ce titre, ses difficultés à demeurer dans le réel, le fait de chercher refuge dans des formes délirantes de « rituèlisme », le refoulement de la question sur l’ambivalence du choix d’objet sexuel, les aspects largement névrotiques de sa logique sacrificielle, sont autant d’éléments, riches sources d’empathie pour un lecteur averti que vives étincelles destinées à allumer les mèches de sa propre réflexion.

 

« Le roi dort », même s’il ne parvient pas à surpasser les écrits déjà publiés de Philippe Le Guillou, paraît néanmoins inaugurer un cycle nouveau dans son œuvre passionnante. Celui de jeter sur ses écrits une lumière moins vive mais plus majestueuse, plus émouvante aussi. Jean III est, dans « Le roi dort » un personnage pathétique, d’une infinie souffrance, las des combats ancestraux, tels que Philippe Le Guillou nous les racontait dans « les livres des guerriers d’or », las aussi des conduites marginales – le regard porté par le Roi sur son Ministre de la défense en dit long sur les processus accomplis de sublimation – las enfin des faux-semblants imposés par la vie : Dans « Le Roi dort », la mort ne délivre pas, la mort avère./.