« L’art est la joie de l’homme libre » Platon.
MARC PEVSNER
Depuis
le 27 juin dernier sont exposées à la galerie « Compagnie des arts »,
les œuvres de Marc Pevsner. Encore une heureuse découverte de sa directrice,
Claude Andraos, qui a, cette fois-ci, déniché pour notre plus grand plaisir un
« peintre autodidacte », comme il se plaît à être présenté.
Autodidacte certes mais pas un amateur comme l’atteste son parcours artistique
commencé à l’âge de 26 ans, et jalonné de multiples expositions dans l’Ouest de
la France et à Paris.
Inspiré
par les scènes du bassin méditerranéen, en particulier celles du Maroc, Marc
Pevsner nous propose, comme avec « la cuisine » ou
« l’épicerie » une peinture d’où émanent d’enivrants parfums qui
embrassent des tracés de décors harmonieusement colorés et donnent, touche
charnelle par son travail au couteau, un relief vivant aux formes humaines à
peine esquissées.

la cuisine
Dans
ces deux tableaux, un contraste saisissant paraît opposer le foisonnement
coloré de l’environnement, multiples lignes tracées avec force pièces
mosaïques, en contrepoint de contours humains marqués par le flou des visages.
L’artiste ne recherche pas l’expressivité mais suggère l’harmonie vivante entre
l’être et l’espace dans lequel il évolue au quotidien.

L’épicerie
Dans
« le conteur », Marc Pevsner nous invite à effectuer un voyage
symbolique plus subtil : cette scène de rassemblement humain en un cercle
presque parfait indique à la fois la dynamique d’une probable référence
historique mais elle délivre également, par le « chaînon
manquant », le cercle encore ouvert, ce message de l’inachèvement, de la
connaissance lente et progressive, des difficultés de la harangue à convaincre
son auditoire…tableau presque magique puisque l’artiste a réussi à cristalliser
l’attention sur deux personnages contradictoires et presque
imperceptibles : le conteur lui-même, perdu au milieu de la foule qui
l’écoute et l’auditeur hésitant et situé à la limite du cercle qu’il n’a pas
encore intégré…la symbolique humaine reste marquée à la fois par ces
silhouettes de grande taille qui aspirent à l’élévation vers le ciel mais aussi
par le sentiment de dignité des personnes, impression récurrente dans tous les
tableaux de l’exposition. L’unité, la pureté même de couleur chez ceux qui
forment le cercle n’est pas le moindre de ces symboles.

Le conteur
La
plus belle œuvre de Marc Pevsner reste encore à venir. « Le potier »
, titre banal pour une peinture qui ne l’est pas et qui occupe une place à part
au sein même de l’exposition. Un simple potier, être pourtant éminent de
sagesse à la posture corporelle marquée par une aristocratique sérénité, porte
dans un décor en demi-teinte de figures géométriques, son lointain regard sur
des amphores disposées comme dans un jeu mystérieux dont il serait le seul à
connaître la signification. Image sublime renforcée par une mystique de camaïeu
de feu, amphores richement ornées qui ne laissent pas de nous interroger sur
leur contenu, regard perdu de l’homme, comme le nôtre, sur ces objets au sens
interrogatif pour lui et dissimulé pour nous./.

Le potier
Du 27 juin au 31 juillet. Galerie
« Compagnie des Arts ».
157, rue Youssef el Rami, centre-ville,
face à la municipalité.Beyrouth.

Présentées
pendant quelques jours à la galerie Aïda Cherfan, les toiles de George Merheb
nous projettent dans un étrange univers d’objets symboliques, essentiellement
articulés autour des volumes et des contenants. A l’image de ces amphores thème
dont l’artiste reconnaît la valeur signifiante, liée notamment au mystère de la
maternité et de la mort, les amphores remplaçant dans certaines coutumes les
sarcophages pour les enfants décédés….images nues et pourtant riches de
suggestions, autant de vides apparents qui expriment et appellent le désir
d’être remplis par le regard …

Du 22 juin
au 6 juillet. Galerie Aïda Cherfan. Place de l’étoile. 01 983 111.

-Revoir l’autre côté-
Pendant une toute petite semaine –un happening plus qu’une exposition- Elie Bourgély, professeur à l’Institut national des beaux-arts de l’Université libanaise, a pu nous présenter au Palais de l’Unesco ses œuvres récentes sous le titre « revoir l’autre côté ». Invitation à effectuer un voyage furtif au pays merveilleux de la « symétrie dynamique » là où, par ce procédé cher à l’artiste de la technique mixte de la matière et du matériau, les clairs n’hésitent pas à fréquenter les obscurs, les vides à épouser les pleins, les rigoureuses figures géométriques à s’épanouir harmonieusement dans un espace pictural chaotique.
Ses compositions nous interrogent sans cesse : quelle signification ? que dois-je comprendre ? mais dans une même fulgurance intemporelle, l’œuvre communique à notre insu, opère une entrée insidieuse au cœur de notre spiritualité… « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre…Que nul n’entre ici s’il n’est que géomètre ». L’épistèmê d’Elie Bourgély rejoint la subtile alliance platonicienne de l’intelligible et du sensible.

Envoûtement
« Revoir l’autre côté », proposition sous forme d’énigme qui rappelle l’alternative du franchissement, la possible altérité en même temps qu’elle énonce l’hypothèse que ce monde ne nous est pas inconnu, qu’il s’est dissimulé dans une partie de nous-mêmes, tel l’oubli prêt à s’offrir en sacrifice au souvenir.
« Revoir l’autre côté » est le nom donné à l’une de ses toiles, espace dynamique de différences symétriques entre « l’œil qui voit tout » et une lumière intérieure bleutée, reliée triangulairement par un mince fil en équilibre précaire…Autant de symboles suggestifs qui visent à l’intériorité et à l’externe, faces opposées et pourtant indissociables du même miroir de l’âme…
« In terra », « éclair d’ombre », « re-créations », nous enlèvent un instant pour un autre monde, guides ascensionnels d’un voyage initiatique au cœur de nous-mêmes dont nous revenons transformés et épanouis. Un petit bonheur terrestre./.

bouillon de culture
confusion
Du
3 au 10 mai 2001. Palais de l’Unesco. Email : elie.bourgely@online.fr

« J’ai beaucoup écouté, j’ai même parfois servi
de catalyseur…et la confiance s’est établie, jusqu’à la confidence ». Avec
des mots qui sonnent « étrangement » aux oreilles de l’analyste, la
photographe Sophie Elbaz nous relate l’histoire de ses rencontres avec des
générations de femmes autour desquelles elle a savamment construit une
émouvante exposition de portraits collectifs. Les « Mémoires
d’Elles » sont absolument à voir…et à entendre aussi. Sophie Elbaz reconnaît
que la photographie révèlerait « des choses qui ne se diraient pas »
mais qu’elle a su autrement « écouter », « recueillir »
jusqu’à « effleurer l’intimité ». Méthode sans divan ! Car il
faut lire -respirer presque- les citations qui accompagnent les visages féminins
et nous font ainsi participer à l’immense travail du
« transgénérationnel », concept aussi connu que débattu en
psychanalyse.
Dès 1914, dans son article « pour
introduire le narcissisme », Freud précise que « l’individu
effectivement mène une double existence : en tant que maillon d’une chaîne
à laquelle il est assujetti contre sa volonté ou du moins sans l’intervention
de celle-ci » avant d’ajouter que « la distinction des pulsions sexuelles
et des pulsions du moi ne ferait que refléter cette double fonction de
l’individu ». Approche qu’il confirmera en 1939, soulignant dans
« l’homme Moïse et la religion monothéiste » que « l’héritage
archaïque de l’homme n’englobe pas seulement des dispositions mais aussi des
contenus, des traces mnésiques relatives au vécu des générations
antérieures ». Le constat plein de bon sens de Sylvie, l’une des femmes
photographiées par Sophie Elbaz nous le confirme : « On retransmet
forcément. Impossible d’y échapper. Je voudrais donner du bonheur… ».
Le legs transmis par nos ancêtres, surtout dans sa part la plus immatérielle, peut nous aider dans nos processus psychiques identificatoires. Le travail de Sophie Elbaz nous en apporte un témoignage troublant, illustrant au passage cette transmission d’affects entre la mère et l’enfant qui, en quelque sorte, sert de socle pour la progression ultérieure de l’identification. Ainsi Maryse: « Ma mère me sert de guide spirituelle », Jacqueline : « la force de cette famille c’est qu’il n’y a aucun fossé entre les générations » ou Monique : « la forte personnalité de ma mère, son autonomie instinctive, sa vigilance pour l’humanisme exemplaire, la situent comme l’élément fort de notre saga féminine ».
Mais le « cadeau générationnel »
peut également se révéler empoisonné, difficile à assumer, voire
mortifère ! Écoutons ainsi, écho d’une parole clinique comment le
processus -essentiellement fantasmatique- de transmission générationnelle,
s’opère également par l’absence, la faille, ce qui n’est pas advenu, « ce
qui manque à la réalisation des rêves de désir de ses parents », comme le
rappelle Freud. « Ma mère n’a pas choisi son mari, moi si » témoigne
justement une interlocutrice de Sophie Elbaz tandis qu’une autre
reconnaît : « Ma grand-mère a privilégié son couple, sa mère son
métier, moi je cherche un équilibre entre une relation durable et un
métier ». Plus douloureuse encore cette plainte d’Hélène : « je
n’ai jamais aimé être une enfant. Ce n’est qu’à 18 ans, à la venue de ma
première fille que j’ai eu l’impression de naître ».
L’exposition de Sophie Elbaz nous le fait découvrir avec émotion : « l’ultime vérité » pour l’être humain est celle qui réside dans sa capacité à assumer son parcours, facile ou complexe en fonction de ce qui lui a été transmis. Mais elle nous rappelle surtout que la part d’insaisissable léguée par nos ancêtres recèle une force dynamique, une part inaltérable de vie qu’il nous faut à chaque instant reconquérir./.
Du
7 au 30 mai 2001 à la Salle d’exposition du CCF de Beyrouth. Du 1er
au 14 juin à l’Atrium du Faubourg de Tripoli. Du 16 au 28 juin au CCF de Deir
El Kamar. Du 2 au 20 juillet au CCF de Saïda, Tyr et Nabatieh.
Exposées
très souvent dans des villes côtières de la France (Le Havre, Nantes, Rouen,
Honfleur), les œuvres de l’artiste Jean Maufay se sont enfin décidé à traverser
la Méditerranée. En les accueillant à Beyrouth, la galerie « Compagnie des
arts », tenue par l’élégante Claude Andraos offre « les couleurs de
la musique » autant à notre regard qu’à notre oreille…

vibrato
Parmi
les toiles rassemblées, une attention particulière sera dirigée un
diptyque : Fontanarosa et Fortissimo (respectivement n° 7 et 5 sur la
liste), peintures à caractère « sexué » pourrions-nous dire :
les titres donnés à ces huiles soulignent la volonté de l’artiste d’exclure
toute ambivalence de caractère en renvoyant aux images sociales. Fortissimo
exprime la masculinité avec une composition graphique délibérément anguleuse,
dotée, par surcroît, de couleurs forte.
Fontanarosa dont la douceur même du nom annonce le monde féminin, séduit par
ses « rondeurs », ses courbes dessinées et ses teintes pastel… deux
tableaux côte à côte qui renvoient à des images très « idéales ».

Fortissimo
L’artiste
nous propose une approche différente, toute sensorielle, avec « densité
des violoncelles ». « Il faut, raconte Jean Maufay lors du
vernissage, se laisser happer par l’ambiance avant de chercher à voir quelque
chose », prendre le temps de découvrir comme le phénomène d’une vision obscurcie
par trop de lumière, puis cerner les contours et enfin les contenus. Écouter
avant de voir, sentir avant de comprendre telle la « connaissance
affective » si chère à Spinoza…
Du 9 mai au 22 juin 2001. Galerie
« Compagnie des arts », 157, rue Youssef-El-Rami, secteur Allenby,
Foch. Tel : 01. 985 540.