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DIALOGUER AVEC L'ISLAM

 

Afin de répondre ou vœu de sa Sainteté le Pape Benoît XVI, lors de sa visite au Liban, de vivre avec nos frères musulmans dans la paix et l'entente par le dialogue de vie, Réseau vous propose cette expérience d'un auteur qui vit dans un pays majoritairement musulman : l'Indonésie.

 

Dialoguer avec l'islam est une tâche des plus exigeantes pour les chrétiens d'aujourd'hui. C'est un défi pour plusieurs raisons : théologiquement, l'islam et le christianisme ont les mêmes racines de foi monothéiste en tant que « religions abrahamiques ». Cependant, historiquement, l'islam et le christianisme ont pour ainsi dire une memoria passionis due aux prétendues « croisades saintes » et invasions du passé pour défendre la Terre Sainte ; philosophiquement, l’islam et le christianisme poursuivent la même sagesse reliée à Dieu, mais semble-t-il, des tensions indéfinies subsistent entre ces deux religions ; sociologiquement, les peuples islamiques et chrétiens occupent ensemble plus d’un tiers de la population de cette planète ; politiquement, ces deux religions sont concernées par la paix au Moyen-Orient (Palestine et Jérusalem) et par le fondamentalisme croissant qui crée toujours et partout la terreur et la violence ; et comme perspective humaine de la vie quotidienne, tous nous devons chercher des moyens de dialoguer afin de jeter un pont entre nous et collaborer les uns avec les autres pour bâtir le meilleur monde possible.

 

Nos perceptions sont mitigées en songeant aux sentiments que nous portons dans notre cœur en entendant parler de l'islam. Ce que nous percevons de l'islam est consciemment ou inconsciemment amplifié par les nouvelles dans les médias. Ce que nous entendons sur l'islam est d'une manière un mélange entre les faits et les préjugés. L'islam a souvent été faussement identifié à des groupes radicaux tels que Hamas, Hezbollah, Jamaah Islamiyah, Taliban, Al Qaeda et autres semblables. Des pays d'Afrique, d'Asie, d'Australie, d'Europe et même d'Amérique ont vécu des expériences désastreuses causées par des groupes islamiques radicaux. L'Inde avec la récente tragédie de Mumbai, les Philippines et des conflits toujours inachevés dans le Sud, l'Indonésie avec le radicalisme croissant de groupes islamiques sont des faits qui influencent notre compréhension de l'Islam.

 

Par ailleurs, d'après les statistiques, les musulmans comptent presque le cinquième de la population mondiale et près de soixante-dix pour cent de la population asiatique. Il serait donc injuste de comprendre l'islam dans la perspective de l'existence de groupes radicaux ou fondamentalistes tels que mentionnés plus haut.

 

La compréhension n'est pas une connaissance par excellence. Comprendre signifie être conscient. Par "conscience", je ne veux pas simplement dire dans un sens moral. Plutôt, cela fait référence à la capacité humaine de transcender les apparences sensibles. Par conscience, nous avons souvent découvert la beauté derrière des choses ou des faits dont l'apparence n'est pas sensiblement aimable. Traiter avec les plus vulnérables, par exemple, a souvent été une expérience désagréable. Mais lorsque l'on utilise sa capacité de transcender l'apparence physique, on peut trouver un merveilleux témoignage de vertus humaines dans une humble présence. C'est donc dans ce sens de la compréhension que j'aimerais commencer à traiter du dialogue avec l'islam. Pour ce faire, j'expose dans ce texte une simple méthode de dialogue avec l'islam : "Pourquoi, comment".

 

Comment dialoguer avec l'Islam ?

 

Quatre formes de dialogue

L`article 42 de "Dialogue et Proclamation", propose différentes formes de dialogue interreligieux. Il serait utile de rappeler celles qui sont mentionnées dans le document du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux de 1984 (Dialogue et Mission), où il est question de quatre formes, sans y établir un ordre de priorité :

a)      Le dialogue de la vie, où les gens s'efforcent de vivre dans un esprit d'ouverture et de bon voisinage, partageant leurs joies et leurs peines, leurs problèmes et leurs préoccupations humaines.

b)      Le dialogue de l'action, où les chrétiens et les autres collaborent en vue du développement intégral et de la libération de l'homme.

c)      Le dialogue des échanges théologiques, où des spécialistes cherchent à approfondir la compréhension de leurs héritages religieux respectifs et à apprécier les valeurs spirituelles des uns et des autres.

d)     Le dialogue de l'expérience religieuse, où des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles, par exemple par rapport à la prière et à la contemplation, à la foi et aux moyens de chercher Dieu ou l'Absolu.

 

Vivre sa vie quotidienne

Que voulons-nous dire par dialoguer ? Qu'est-ce que le dialogue ? Qu'est-ce que le dialogue dans la vie de tous les jours ? Il y a quelques années, on m'avait demandé de donner une conférence sur l'engagement chrétien dans le dialogue interreligieux.

 

Une dame catholique me disait : "Père je suis d'accord sur l'importance du dialogue interreligieux, mais je ne peux discuter de la Trinité avec mes voisins musulmans. Je suis femme au foyer, mère de quatre enfants. Il est probable que j'expliquerai maladroitement ma foi. C'est trop difficile pour moi". Je lui ai répondu qu'elle avait raison et que l'Eglise ne s'attend pas à ce qu'elle ait des discussions théologiques avec les musulmans. Et j'ai ajouté : "Vous pouvez enseigner à vos enfants que Dieu aime aussi les musulmans et les autres, et vous pouvez renforcer cet enseignement par votre attitude charitable, par l'acceptation et la tolérance. Le dialogue est un appel constant à vivre pacifiquement avec des peuples qui professent une autre foi".

 

Il me semble que beaucoup de membres de notre communauté pourraient, à l'exemple de cette dame, donner suite à l'appel de l'Eglise au dialogue. N'ayant pas été entraînés à cela, nous craignons de n'être pas à la hauteur dans un tel échange théologique. Même 40 ans après le Concile Vatican II, de nombreux chrétiens ont encore une idée assez restreinte sur ce que l'Eglise entend par le mot "dialogue".

 

Déjà en 1979, les évêques asiatiques ont cherché à promouvoir le dialogue tel qu'il doit être pratiqué par les chrétiens ordinaires (c'est-à-dire les "non-experts"). Les évêques asiatiques ont donné priorité au "dialogue de la vie", disant que c'est "l'aspect le plus essentiel du dialogue". D'après eux, le dialogue de la vie survient lorsque "chacun témoigne à l'autre les valeurs découvertes dans leur foi, leur pratique quotidienne de la fraternité, de l'entraide, de l'ouverture du cœur, de l`hospitalité, lorsque chacun montre qu'il craint Dieu. Les vrais chrétiens et [leur prochain de foi différente] offrent au monde agité des valeurs qui découlent du message de Dieu, c'est-à-dire lorsqu'ils vénèrent les aînés, aident consciemment les jeunes, prennent soin des malades et des défavorisés de leur milieu, et lorsqu'ils travaillent ensemble pour la justice sociale, le bien-être et les droits humains.

Les évêques délaissent l'idée du dialogue comme manière de parler ou de discuter, au profit d'une manière de vivre ensemble, mettant l'accent sur le partage de la vie dans le contexte de la vie quotidienne. Dans ma réflexion, le dialogue devient concrètement toutes sortes d'activités magnifiques telles que :

 

-          s'asseoir ensemble : "silaturahmi" (rendre visite et tendre les mains avec respect pour bénir), partager, négocier, discuter ;

-          se tenir debout ensemble : se respecter les uns les autres et promouvoir l'égalité et les droits;

-          travailler ensemble : bâtir une vie meilleure dans divers domaines comme l'éducation, la santé, l'économie, la politique;

-          expérimenter les hauts et les bas de la vie quotidienne : cultiver le sens de la solidarité, de l'amitié, de la fraternité, du bon voisinage;

-          méditer ensemble [je n'utilise pas le mot " prière"] : apprendre et écouter mutuellement l'expérience spirituelle de Dieu et apporter les uns aux autres l'amour de Dieu ;

-          cheminer ensemble : en cherchant sans cesse la vérité d'une manière telle que l'autre puisse simplement expérimenter la liberté et l'amour de Dieu ;

-          ne mourrons-nous pas ensemble également ? Si nous vivons en paix avec les autres, il sera bon de mourir de la même manière paisible que d'autres expérimentent. Autrement dit, le dialogue n'est pas autre chose qu'une recherche constante de paix dans notre vie avec les autres.

 

Cultiver le sens d'être ensemble

Le séminaire où je vis est situé dans la périphérie d'une petite ville d'Indonésie. Jusqu'à maintenant, nous vivons sans aucune difficulté avec nos voisins musulmans. Comme des gens ordinaires qui vivent en banlieue, nous sommes proches les uns des autres. Nous formons une communauté qui consiste en plus ou moins 40 familles. Ce groupe de familles se rencontrent chaque samedi soir pour une activité chez une famille. Notre séminaire appartient à ce groupe ; des séminaristes participent activement à telle activité chaque samedi soir. De cette façon les séminaristes font quelque chose de bénéfique pour cultiver le sens d'être ensemble. Bon voisinage signifie fraternité. Nous faisons l'expérience de vivre la spiritualité de la fraternité d'une manière élargie, non pas simplement à l'intérieur de notre communauté, mais également avec des personnes de foi différente avec qui nous partageons les mêmes émotions comme frères et sœurs.

 

Se lier d'amitié avec eux

Mes activités de tous les jours sont principalement l'étude et l'enseignement. Dans les universités où je donne des conférences, j'ai l'occasion de rencontrer des intellectuels et des gens de différentes religions, pour la plupart islamiques. C'est pour moi une bénédiction et une expérience intéressante. J'ai des amis musulmans de diverses branches de l'islam.

 

D'après mon expérience, les catholiques sont bons amis et travaillent ensemble avec les gens d'autres religions. Lorsque je travaille avec eux, je me sens bien. Ils sont simples et enthousiastes. Se lier d'amitié avec les musulmans, est vraiment extraordinaire. J'enseigne également dans les universités musulmanes. C'est pour moi une joie et une bénédiction, de me mêler aux professeurs islamiques, en espérant qu'ils partagent la même joie dans l'apprentissage de la philosophie en mon humble présence.

 

 

Travailler ensemble à la justice, à la paix et à la charité

"Travailler ensemble pour la justice, le bien-être et les droits humains" est l'une des manifestations du dialogue de la vie. Tout autour du monde, les chrétiens essaient ensemble avec des croyants d'autres religions, de bâtir la paix et d'établir des sociétés justes.

 

Les Filles de la Charité en Indonésie de même que dans des pays d'Asie-Pacifique ont toujours réalisé des choses merveilleuses dans leurs efforts de collaboration pour la justice et la paix concrète de la société. En Indonésie, par exemple, elles travaillent avec les musulmans dans différents domaines d'apostolat, tels que la responsabilisation des travailleuses et des femmes des villages ; elles offrent des soins de santé, des bourses d'études pour les enfants pauvres, prennent soin des lépreux, offrent du répit aux survivants lors des désastres naturels, etc. Avec la Société de Saint-Vincent de Paul, les Lazaristes, c'est toute la Famille vincentienne qui travaille main dans la main avec des groupes islamiques pour aider les pauvres, en particulier les plus vulnérables et les victimes de désastres.

 

Je crois qu'aucune institution ne peut promouvoir efficacement à elle seule la justice, la paix et l'amour dans la société. Les chrétiens doivent être conscients de l'importance de la collaboration. Chaque étape de notre formation vincentienne initiale doit chercher des voies et créer des possibilités pour devenir des personnes de collaboration : c'est l'une des exigences par excellence qui doit être réalisée par les candidats.

 

Le dialogue avec les musulmans doit être un dialogue du cœur

Dieu a-t-il désiré l'inimitié entre les chrétiens et les musulmans ? Les racines d'affinité naturelle qui devraient exister entre musulmans et chrétiens peuvent se retrouver en retournant aux origines scripturaires de l'islam, où le Qur'an cite : "Tu verras que les plus près d'aimer les croyants (les mahométans) sont ceux qui disent : nous sommes chrétiens. C'est qu'il y a chez eux des prêtres et des moines et qu'ils sont sans orgueil" (Qur'an 5,82). Cette perception d'une amitié et d'une collaboration voulue divinement entre les musulmans et les chrétiens est exprimée du côté chrétien, lorsque l'Église catholique, dans le décret "Nostra Aetate" du Concile Vatican II, exhorte les chrétiens et les musulmans à oublier les suspicions et les conflits du passé afin de travailler ensemble à une tâche commune. Le Décret invite "à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté".

 

La longue histoire de conflit, d'oppression, de violence et de guerre entre chrétiens et musulmans doit être comprise comme des actes perpétrés par ceux qui n'ont pas vécu selon l'enseignement de leur foi respective ou à cause des actions erronées de ceux dont la vision théologique était trop étroite pour reconnaître l'œuvre de Dieu à l'intérieur de l'autre communauté".

 

En d'autres mots, le dialogue avec les musulmans doit partir du cœur. Le cœur loge physiquement au centre de notre corps. Comme centre, le cœur est très important à la structure physique de l'existence humaine. Ce qui vient du cœur est ce qui vient de l'être humain également. Le cœur est donc vraiment représentatif de la présence humaine.

 

Mais le cœur est aussi le symbole de l'amour. Ce qui signifie que les choses bonnes qui viennent du cœur expriment l'amour. L'esprit pense, l'oreille écoute, la bouche parle, les yeux voient et le cœur aime, contemple et médite.

 

Les vertus du cœur sont la simplicité, la douceur, l'humilité, le courage, ainsi que la charité et l'amour. En affirmant que le dialogue avec les musulmans doit partir du cœur, je veux dire que nous devons commencer par l'amour et la charité, non par les préjugés et le jugement. Ces vertus façonnent nos propres voies de communication. Elles rendent possible l'amitié, la solidarité, la fraternité, le bon voisinage et l'être ensemble. De telles vertus font en sorte que les autres se sentent acceptés et accueillis comme ils sont.

 

Ces vertus sont des éléments essentiels du dialogue avec les musulmans. Lorsque j'affirme que nous avons besoin de la vertu de courage dans le dialogue, je veux dire, comme chrétien, le courage de transcender nos mentalités inférieures et supérieures. Les chrétiens qui vivent au milieu d'une majorité de musulmans ont un sentiment prédominant d'infériorité, alors que ceux qui vivent au milieu d'une minorité de musulmans ont un sentiment de supériorité. Jusqu'à un certain point, les chrétiens doivent être courageux pour trouver des façons concrètes de dialoguer avec les musulmans malgré les difficultés et les obstacles.

 

Le dialogue est possible lorsqu'il part du cœur. C'est ma simple conviction de l'expérience de la vie quotidienne.

Il n'y aura pas de paix sur terre s'il n'y a pas d'amour. Il n'y aura pas d'amour s'il n'y a pas de dialogue. Et il en est ainsi de notre vie et de notre être ensemble avec les musulmans. Il n'y aura pas de dialogue s'il ne part pas du cœur. Nous avons besoin de dialoguer avec amour. Aimer les autres commence par mon expérience profonde et personnelle d'être aimé de Dieu.

 

Eko Armada Riyanto, c.m.

(Vincentiana. N°2, 2012)