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LE TRILINGUISME LIBANAIS
ou le message réconfortant
d’une francophonie plus que centenaire


Le discours alarmiste des francophiles est partout le même : de par le monde, on utilise de plus en plus l’anglais, on entend de moins en moins parler le français, les apprenants sont de moins en moins nombreux qui choisissent l’anglais comme première langue étrangère. Assaillis par les films et les chansons anglophones, obnubilés par les prouesses scientifiques et technologiques des Etats-Unis et par l’omniprésence de cette superpuissance, les jeunes, Libanais et autres, remettent en question l’utilité de l’apprentissage du français. La langue de l’humanisme perd du terrain sous la poussée de la langue des sciences, de la technologie et du commerce ! … Cependant, l’expérience libanaise semble apporter un démenti à cette perte du terrain considérée porteuse d’un message susceptible de rétablir la balance et de faire dire aux Libanais qu’ils ont donné à la francophonie autant qu’ils en ont pris.


La francophonie libanaise est vieille : l’expérience libanaise du plurilinguisme date de la moitié du XIXe siècle.

Au début du XVIIe siècle, les Capucins s’installent au Liban et débutent leur mission par la fondation de petites écoles dans lesquelles ils enseignent l’arabe, le français et l’italien …


Les langues étrangères enseignées, jusque là, étaient le latin et l’italien. C’est au XIXe siècle que le mouvement missionnaire introduit le français dans les écoles. Le collège Saint-Joseph d’Antoura, "la première institution éducative francophone du Proche-Orient", est fondé en 1834 …


La francophonie du Liban est donc plus que centenaire. Il faut noter cependant que cette francophonie n’a jamais été exclusive et que le français s’est ajouté aux autres langues qui s’enseignaient alors, qu’il ne les a jamais éliminées …


Fait plus remarquable encore, et comme pour donner une preuve supplémentaire des valeurs d’ouverture et d’humanisme que porte la langue française, les collèges francophones commencent à assurer des cours d’anglais à la fin du XIXe siècle et tout au début du XXe siècle avant même que ne se fasse sentir la suprématie américaine ni en matière d’industrialisation et d’armement, ni en matière de technologie et de commerce, ni en matière d’audiovisuel et de multimédia. Effectivement, le "Livre des délibérations du Conseil" du collège d’Antoura relate la décision qui avait été prise en 1856 par le Supérieur et son Conseil, d’instituer un cours d’anglais …


Le bilinguisme libanais, voire son trilinguisme, est bien vieux. Nous le devons en premier aux congrégations religieuses chrétiennes. Il fut appuyé, en 1920, par l’avènement du Mandat français, puis, en 1926, par la Constitution libanaise qui accorda à la langue française le statut qu’elle accordait à la langue arabe. Cependant, l’arabe devint assez rapidement la langue officielle du pays faisant du français une langue seconde, c’est-à-dire lui reconnaissant le statut de langue d’enseignement et de recherche, chargée d’assurer l’ouverture culturelle des Libanais.


Un état des lieux apparemment inquiétant

… Le taux d’emploi de chacune des deux langues étrangères (français, anglais) les plus communément employées, les statistiques montrent que de 1982 à 2001, en 19 ans, la part du gâteau linguistique revenant au français a chuté de 77 ,7% à 67% au profit de l’anglais, bien que le nombre de francophones n’ait point diminué, ce qui a permis au Père Abou et à ses collaborateurs de parler de "croissance parallèle" des deux langues.

Cependant, si l’anglais connaît une expansion redoutée des francophiles, toutes les enquêtes montrent clairement que la jeune génération est de plus en plus trilingue, que le taux des trilingues parmi les étudiants varie, selon les enquêtes, entre 34 et 54 % et que ce taux représente selon le Père Abou 20,5 % de la population globale.


Un bilan hautement satisfaisant

D’abord, au plan de l’apprentissage scolaire et universitaire, l’étude "Learning achievement", éditée en 2000 par l’UNESCO, place nos élèves de CM1, en math, au 2ème rang, très proche du premier rang occupé par les Marocains, et loin devant les six autres pays arabes. Une autre étude entreprise conjointement par le CRDP et l’UNESCO montre que nos élèves de 4e ont en langue arabe des scores remarquables : 55,4% ont obtenu des notes variant entre 60/100 et 80/100 et 34,3% ont obtenu des notes variant entre 80/100 et 100/100. Ce qui nous permet d’affirmer, par conséquent, que l’enseignement en langue étrangère des disciplines scientifiques n’a nullement entraîné la baisse de leur niveau en langue arabe …

Inutile de rappeler que le Liban a le plus bas taux d’analphabétisme dans la région, le 2e plus grand nombre d’abonnés à Internet et le plus grand nombre d’universités libres.


Au plan socio-politique et culturel, le bilan n’est pas moins positif. Reconnaissons d’abord, comme on vient de le dire ci-dessus, que la francophonie est à la base du trilinguisme libanais. D’autre part, l’ouverture aux cultures qu’assure la maîtrise des langues étrangères ne semble avoir entraîné, chez les Libanais, aucun risque d’atteinte à leur identité nationale. Pour preuve ces quelques résultats dégagés par les enquêtes précitées :

  • pendant qu’ils sont 77% à voir des films et des programmes télévisés étrangers, nos jeunes préfèrent lire les journaux de langue arabe et écouter les nouvelles diffusées en cette même langue (60%) ;
  • 72% affirment qu’ils réfléchissent en arabe, 82% qu’ils prient en arabe et 73% qu’ils expriment leurs émotions en arabe.


L’ouverture culturelle assurée par les langues a doté les Libanais de plus de créativité, phénomène qui s’est traduit sur le marché des produits artistiques et littéraires par une productivité qui n’a pas son semblable dans le monde arabe ...


Par ailleurs, et bien que la langue française fût introduite dans le pays par les Missions chrétiennes et bien qu’elle fût la langue de la puissance mandataire, on peut affirmer que, de nos jours, le débat linguistique s’est déconfessionnalisé puisque :

  • les différentes recherches entreprises durant ces dix dernières années ont abouti à la même conclusion : pour la majorité des Libanais, l’anglais est la langue des affaires et des sciences, le français est la langue de la culture, l’arabe est la langue de la communication quotidienne et de l’enracinement religieux ;
  • "la progression de la francophonie est commune à toutes les confessions, affirment le Père Abou et ses collaborateurs … significative chez les sunnites et les druzes, impressionnante chez les chiites, les grecs-orthodoxes et les grecs-catholiques, bat tous les records chez les maronites." ;
  • le trilinguisme est un "choix délibéré et raisonné de la population" puisque 44% de l’échantillon de Ghaleb et J. Joseph ont considéré que l’anglais et le français sont importants pour le Liban et puisque 79% de l’échantillon exclusivement anglophone de Ghaith et Chaaban ont préféré le français comme langue de culture ; ( Ghaith et Chaaban, Ghaleb et J. Joseph, in Language and Education, Collectif, Lebanese Association for Educational Studies, Beyrouth 2000.)
  • le texte de "Restructuration du système éducatif libanais" qui fait du trilinguisme une des finalités principales de l’enseignement au Liban, a été favorablement accueilli par toutes les communautés confessionnelles du pays.


Ce dont témoigne la francophonie libanaise

L’expérience témoigne, notamment aux populations du Monde arabe, du dynamisme et de l’épanouissement culturel et social que procure la maîtrise des langues étrangères, en l’occurrence du français et de l’anglais. Un des vieux proverbes libanais dit : "Toute nouvelle langue apprise nous augmente d’une nouvelle personne."


Elle montre que, contrairement à toutes les hypothèses prônées jusque là, l’apprentissage précoce des langues étrangères et leur emploi pour enseigner les disciplines scientifiques, loin de perturber l’apprentissage de celles-ci, favorisent même la maîtrise de la langue nationale.


L’expérience linguistique du Liban apporte un démenti aux craintes de perte d’identité nationale et religieuse que ne cessent de brandir les fondamentalistes de tous bords.


Elle révèle enfin que le trilinguisme semble être l’apanage des seuls francophones, c’est-à-dire, de ceux qui ont appris le français comme première langue étrangère et qui ont appris les disciplines scientifiques en français. Elle révèle aussi que contrairement à l’anglophonie, le français représente une voie d’accès au trilinguisme. En effet, 43,2% de l’échantillon des étudiants de l’Université Américaine de Beyrouth ont préféré apprendre le français comme première langue étrangère, 65% de l’échantillon francophone du Père Abou préfèrent envoyer leurs enfants dans les écoles francophones bien qu’ils reconnaissent que l’anglais soit la langue la plus utile pour l’avenir. D’autre part, une quatrième enquête a révélé que 54% des francophones lisent des journaux francophones. Puis-je me permettre de dire, revenant à mon expérience personnelle, que tous mes collègues anglophones (de l’Université Américaine de Beyrouth) ont inscrit leurs enfants dans les établissements francophones et d’ajouter qu’une collègue d’Egypte nous a affirmé que le même phénomène est connu dans son pays …


Lieu de rencontre de plus de dix-sept communautés confessionnelles différentes, lieu de rencontre des cultures arabe, européenne, notamment française, et anglo-saxonne, refuge de toutes les idéologies politiques, le Liban est le seul pays arabe doté d’une Constitution démocratique. Ce n’est donc pas par hasard si ce pays a accueilli, en octobre dernier, le IXe Sommet francophone. Ce n’est pas non plus par hasard s’il a placé ce Sommet sous le signe du Dialogue des Cultures.



M. Samir HOYEK
Extraits d’un article dans "Œuvre d’Orient"
Janvier – Février – Mars 2003 N° 730